Pour cette 14e édition du festival Les rencontres du réel, L’oeil lucide programme une quinzaine de films documentaires de création. Cette année encore le festival fait la part belle aux échanges en accueillant de nombreux cinéastes et invité.e.s, avec l’occasion unique de participer à une Master Class et de vibrer lors d’une performance d’écoute-concert avec une figure de la radio Antoine Chao.
Le parcours de ce voyage cinématographique 2026 s’ancre autour de deux forces : l’héritage et la lutte. Recevoir une histoire, c’est poursuivre les combats d’hier qui éclairent les luttes d’aujourd’hui. Il s’agit d’interroger l’histoire contre l’effacement des mémoires des luttes, avant l’oubli de toutes ces voix qui résistent et leur disparition des récits. Elles disent les injustices et les inégalités, le refus de la résignation et le courage de l’action collective, les combats moteurs de la vie de celles et ceux qui tiennent bon, debout et dignes. La programmation est ainsi entièrement traversée d’expériences esthétiques, poétiques, littéraires, collectives et spirituelles au service des luttes. En mettant en dialogue ces trajectoires distinctes, images d’archives, films d’hier et d’aujourd’hui, le festival dessine l’horizon d’un combat d’ensemble pour une transformation de la société.
Au coeur de ce mouvement de transformation, les femmes occupent une place centrale. Cette édition met en lumière leurs regards et leurs combats. Trop longtemps invisibilisées par l’histoire officielle, les femmes se réapproprient le récit du monde, derrière la caméra pour réinventer les formes du cinéma ou devant l’objectif comme figures de résistance. Tout au long du festival, plusieurs films célèbrent leur force dans la transmission des héritages et des luttes.
Dès notre pré-ouverture fin octobre au Cinéma Lux du Buisson de Cadouin, ces notions s’entremêlent. Avec Quand les femmes ont pris la colère (Soazig Chappedelaine, René Vautier) nous replongeons dans la mémoire d’une grève ouvrière historique portée par la solidarité féminine. Ce fil se tend jusqu’à On n’est pas nos parents de Matteo Severi, où une nouvelle génération d’ouvriers réveille une mémoire immigrée oubliée, en présence du réalisateur .
Le festival s’ouvrira le 19 novembre avec un hommage au cinéaste Peter Watkins et son chef-d’oeuvre restauré : La Commune (Paris, 1871) qui interroge déjà la manipulation des grands médias. Le souffle des révolutions collectives se déploiera tout le week-end. Nous voyagerons vers le Nigeria avec Coconut head generation d’Alain Kassanda, où la cinéphilie se transforme en agora politique pour la jeunesse. En présence de François Perlier, Les Âmes Bossales nous plongera dans la résistance populaire et artistique en Haïti. Hind Meddeb partagera son film Soudan Souviens toi lors de la Master Class « Filmer les révolutions » (avec l’ACID), montrant comment le cinéma résiste à l’effacement de la mémoire. Complice de la jeunesse, le festival propose une carte blanche aux jeunes de l’École de la 2e Chance qui, accompagnés de L’oeil lucide, ont pensé, choisi et programmé la restitution de leur atelier de programmation et organise en milieu scolaire en écho au film d’ouverture une rencontre avec le réalisateur Sébastien Magnier autour du film En formation, connaissant l’importance des médias et leurs biais dans notre relation au monde.
Nous aborderons la mémoire coloniale avec la projection croisée de Les statues meurent aussi (Alain Resnais, Chris Marker) et de Dahomey de Mati Diop, interrogeant le retour d’oeuvres pillées. Cette reconquête des souvenirs face au pillage se prolongera avec le saisissant A fidaï film du cinéaste palestinien Kamal Al Jafari, expérience esthétique marquée par un geste fort d’intervention sur pellicule. Nous irons en Argentine avec le premier film documentaire magistral Nuestra tierra de la cinéaste de renom Lucrecia Martel, chronique d’un procès face au vol colonial des terres autochtones.
Le matrimoine est à l’honneur. Le combat des femmes se lira dans l’histoire de l’accès à leurs propres corps. Regarde elle a les yeux grand ouverts (Collectif des Femmes du MLAC, Yann Le Masson) retracera la lutte pour le droit à l’avortement. Cette mémoire féministe sera largement déployée Hors les murs avec le Planning Familial 24 à La Traverse (Bergerac) où nous accueillerons Nicole Fernandez Ferrer (Centre audiovisuel Simone de Beauvoir). Nous mesurerons le chemin parcouru à travers des oeuvres pionnières et impertinentes Y’a q’à pas baiser (Carole Roussopoulos), Maso et Miso vont en bateau (Les Insoumuses), Les enfants du gouvernement (Claude Lefèvre-Jourde).
La lutte est aussi une fête et l’invention de nouvelles formes de vies collectives et de solidarités. Le 25 novembre à La Gare Mondiale (Bergerac), pour la carte blanche de L’oeil lucide à Trafik, le collectif Les pirates des Lentillères présentera Une île et une nuit, film enthousiaste à la croisée du documentaire et de la fiction, né de la résistance contre le bétonnage de terres maraîchères à Dijon.
Enfin, pour transformer l’angoisse en force commune et dresser des contre-feux artistiques face à la montée des fascismes, le duo radiosonique noise antifa formé par Antoine Chao et Cécile Jarsaillon proposera le concert-performance électrisant
Le silence des pantoufles.
Le festival se clôturera le 6 décembre sous le signe de la solidarité contre les violences faites aux femmes. Après les lectures du collectif Elles disent, le film Petit rempart d’Ève Duchemin viendra clore cette édition en opposant la puissance des rencontres féminines au Samu Social face au hors-champ de la violence des hommes.
Dans un contexte dégradé, L’oeil lucide résiste. Son festival fait résonner les voix des plus fragiles, des oublié.e.s et de celles et ceux assigné.e.s au silence, invisibilisé.e.s. Il se veut un espace de rencontres où la parole circule librement autour d’écritures du réel puissantes. L’oeil lucide se réjouit de vous les faire découvrir et de partager ces moments avec vous. Bon festival !
Jenny Saastamoinen